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Le Suaire de Cadouin

 

 

Résumé : un manteau musulman datant du XIe siècle, fut pris par l'Eglise, les Papes, les Evêques et la foule pour un suaire authentique de Jésus-Christ. Des actes pontificaux le consacrèrent en relique véritable, il produisit un très grand nombre de miracles, dont plusieurs résurrections !

 

 

Cadouin est un chef-lieu de canton à 36 kilomètres de Bergerac. On y trouve les restes d'une abbaye cistercienne fondée en 1115 et un magnifique cloître de style flamboyant.

Mais la gloire de Cadouin, à travers les âges, est due à une relique insigne, une pièce d'étoffe longtemps vénérée. Elle ne serait autre qu'un linceul du Christ, ayant enveloppé sa tête : le sudarium capitis. Depuis le début du XIIe siècle, les fidèles sont accourus en foule, prier devant ce précieux vestige de la Passion.

D'après Baronius, ce suaire aurait été donné à Joseph d'Arimathie par la Vierge Marie elle-même, qui l'avait préparé de ses mains. Un moine de Citeaux, Albéric des Trois Fontaines, nous a laissé un récit circonstancié de l'invention du suaire et de son transport à Cadouin.

En voici les grandes lignes :

Le linceul fut découvert à Antioche et l'archevêque du Puy, alors croisé, chargea un de ses chapelains de l'apporter en France. Les chanoines du Puy montrèrent peu d'enthousiasme pour la relique, aussi le chapelain l'emporta-t-il dans son pays natal, le Périgord. A la suite de l'incendie de son Eglise, où le suaire fut miraculeusement protégé, le chapelain en fit don aux moines cisterciens de Cadouin.

Ce récit, qui contient de graves invraisemblances, a été fort discuté. Il semble bien que le suaire fut apporté à Cadouin, seulement à la suite de la quatrième croisade. Cependant, un évêque de Sarlat, Jean de Lingendres, déclara avoir vu des bulles pontificales relatives à la relique et prouvant qu'elle se trouvait à Cadouin dès 1118.

Quoi qu'il en soit, la vénération du suaire se répandit à partir du XIIIe siècle. Des personnages illustres vinrent à Cadouin, on a même prétendu que Saint-Louis fit le voyage. Comme nous le verrons plus loin, l'Eglise encouragea les pèlerinages et de nombreux Papes attribuèrent grâces et indulgences aux pèlerins.

Pendant l'occupation anglaise, le suaire est transporté à Toulouse en l'église du Taur, en 1392, où les miracles se multiplièrent. Charles VI atteint de folie, se fit apporter le linceul, à Paris, mais sans succès.

 

Les Anglais partis, les moines de Cadouin réclamèrent leur propriété. Les Toulousains refusèrent de se dessaisir d'un bien si précieux. Un procès interminable s'engagea. Lassés d'attendre, les moines se firent cambrioleurs. Ils fabriquèrent de fausses clefs de l'église du Taur, s'y introduisirent nuitamment et emportèrent la relique. Le Roi leur permit de garder leur butin.

Les pèlerinages continuèrent de plus en plus nombreux, accompagnés de miracles éclatants et prodigieux (résurrections). Les ostensions avaient lieu le 8 septembre en grande pompe.

Pendant les guerres de religion, Cadouin perdit beaucoup de son importance, une longue période de décadence succéda à la période triomphale. Ce n'est qu'en 1643 que l'évêque de Sarlat réussit à restaurer le culte. Jusqu'à la Révolution, le suaire est de nouveau tenu pour une des plus importantes reliques de France. Au XVIIIe siècle, le R.P. Frison proposait le linceul à la vénération publique et l'appelait « le très antique et très assuré monument de la Religion ».

Durant les troubles révolutionnaires, le suaire est sauvé par les notables de l'endroit. Le calme revenu, les pèlerinages recommencent avec les ostensions et durent jusqu'en 1935. Cette année-là, Monseigneur Louis, évêque de Périgueux et de Sarlat, supprima toute cérémonie. Nous allons voir pourquoi.

 

Le suaire de Cadouin est une pièce d'étoffe qui mesure 2 m 81 de long sur 1 m 13 de large. Près de ses extrémités se trouvent deux bandes tissées dans le lin avec des fils de couleur. On peut en voir la photographie dans la brochure du R.P. Francez[1]. Ces bandes comportent des carrés avec des signes que l'on avait pris jusqu'à nos jours pour des motifs d'ornementation.

Dès 1900, A. de Longpérier avait prétendu que ces signes étaient des lettres orientales, mais des spécialistes, à cette époque, déclarèrent que c'était une erreur et conclurent à l'authenticité du suaire.

En 1935, un jésuite, le R.P. Francez, mis sur la voie par l'étude historique de la question, examina plus attentivement les fameux signes et crut reconnaître, lui aussi, des lettres orientales. Il envoya les photographies des bandes à M. de Wiet, professeur à l'Ecole des Langues Orientales, à Paris, qui lut assez facilement l'inscription suivante :

« (Au nom de Dieu) clément et miséricordieux. (Il n'y a de Dieu qu'Allah) sans associé. Mahomet est l'envoyé d'Allah. Que la bénédiction de Dieu soit sur eux deux et sur les membres de leurs familles, les purs imans, etc., etc. » Plus loin, il est question de Moustali qui fut calife d'Egypte de 1094 à 1101.

L'étoffe a donc été tissée à cette date. L'écriture est du coufique stylisé qui fut précisément en usage à cette époque. Il s'agit donc, non pas d'un suaire, mais bien d'une sorte de manteau porté par les riches musulmans.

 

Ainsi, pendant plus de 700 ans, les fidèles ont vénéré un manteau portant des inscriptions à la gloire d'Allah et de Mahomet. La relique était fausse comme bien d'autres reliques qui furent l'objet d'un culte aussi répandu. Les 42 suaires connus n'ont pas plus de valeur, mais dans le cas de Cadouin la preuve de la fausseté est éclatante. Elle est pour ainsi dire signée.

Le suaire de Cadouin, fausse relique, a justement pour cela une histoire pleine d'enseignements. II produisit en effet de nombreux miracles et l'Eglise a pris, à son sujet, maintes décisions solennelles. Un linge portant invocation au Dieu des Musulmans a fait des miracles et les Papes ont engagé, à maintes reprises, les fidèles à le vénérer. Voilà qui frappe vivement croyants et incroyants en cette étonnante aventure.

 

Mais il est bon, avant d'en tirer les conclusions, de donner des détails sur ces miracles et ces décisions pontificales.

Les miracles opérés par le suaire de Cadouin sont innombrables. Le R.P. Francez, lui-même, qui découvrit que la relique était fausse écrit cependant : « Nous ne nions point la réalité des miracles. Si certains peuvent être suspects, on ne peut douter que sur ce grand nombre, il y en ait eu de véritables.»[2]

Le R.P. Carles écrit de son côté : « Dieu vint à son tour ajouter sa suprême sanction, celle du miracle. Si jamais, disent les historiens, la vérité d'une relique a été avantageusement approuvée et confirmée par des prodiges, nous pouvons dire hautement que c'est celle de Cadouin. »[3]

Les religieux cisterciens de Cadouin, dans leur Histoire du Saint Suaire de 1644, signalent déjà près de deux mille miracles parmi lesquels la résurrection de plus de soixante morts.

A Toulouse, les miracles furent si multipliés que le peuple accourait de toute part. En 1413, l'archevêque de cette ville déclare que « Jésus-Christ correspond miséricordieusement aux voeux des fidèles en opérant un grand nombre de miracles ».

Le R.P. Carles nous a rapporté quelques-uns de ces prodiges éclatants : incendies éteints subitement ; aveugles qui retrouvent la vue ; enfants morts ressuscités. Guillaume de Bières en 1394 voit de même son fils décédé rappelé à la vie. Une enfant de trois ans, noyée, est ressuscitée, elle aussi. Des paralytiques se remettent à marcher. Une jambe cassée en trois endroits, est consolidée subitement. Une violente tempête est apaisée comme par magie. Des tuberculeux, des lépreux recouvrent la santé. La peste à Condom disparaît tout à coup. Une muette de naissance se met à parler, etc.

En somme, tous les miracles que le Bureau des Constatations de Lourdes signale à la piété des fidèles et d'autres encore (résurrections, apaisement des éléments) qui ne se font plus de nos jours, on se demande pourquoi. Et tout cela, notons-le bien, par l'intermédiaire d'un manteau musulman proclamant la gloire de Mahomet.

Devant ces faits merveilleux, l'objection se présente aussitôt à l'esprit du plus croyant des fidèles et le R.P. Francez lui-même la formule ainsi : « Ces miracles prouvent donc que le Suaire est réellement un de ceux qui enveloppèrent N.-S. Jésus-Christ au tombeau de Joseph d'Arimathie. Sinon, Dieu, lui-même aurait induit ses fidèles en erreur. »[4]

C'est l'évidence même. Le R.P. Francez essaye naturellement de répondre à l'objection (nous y reviendrons tout à l'heure) mais son explication est bien embarrassée, on le conçoit. Le culte de la relique s'adresserait à Dieu et non pas au suaire et Dieu a récompensé la foi des croyants.

Admettons, mais la difficulté demeure. Le suaire jouait le rôle principal dans l'esprit des miraculés. Croit-on que les malades eussent guéri s'ils avaient eu le moindre doute sur l'authenticité du linceul ?

La divinité, sans conteste, a induit ses fidèles en erreur, qui voyaient incontestablement la preuve de l'authenticité dans les miracles.

Et puis, en admettant que la relique soit accessoire, Dieu qui voit tout et prévoit tout, savait que le drap était dédié à Allah, que la fausseté du suaire serait découverte plus tard. Raisonnablement, il aurait dû faire en sorte que les hommages de la foule qu'il voulait récompenser, s'adressassent à un suaire véritable. Cela ne lui aurait pas été plus difficile que de ressusciter un mort.

Si l'on admettait la thèse du P. Francez, il n'y aurait plus aucune raison de croire à l'authenticité d'une relique quelle qu'elle soit. Un vulgaire ossement pris pour celui d'un saint ferait aussi bien des miracles. Cela rappelle l'histoire de cette possédée qui tombait en crise et proférait des injures quand on approchait des reliques de son corps. Un seigneur lui fit toucher un os de chien en lui affirmant que c'était un ossement de saint. La crise fut plus violente que d'habitude et le diable proféra mille imprécations.

On a cité des faits semblables dans toutes les religions. Les apologistes catholiques n'ont pas manqué de souligner ces faits et d'en conclure à la fausseté de doctrines ou de pareilles erreurs sont possibles. Ils ont parfaitement raison, mais qu'ils admettent que l'argument se retourne contre eux en l'espèce.

N'oublions pas enfin que l'Eglise a toujours considéré les miracles comme des preuves éclatantes d'authenticité des objets sacrés. De même, dans les procès de canonisation, il faut qu'il y ait des miracles dans la vie du saint pour que la cause soit étudiée.

La valeur probatoire de ces prodiges est donc bien établie.

Mais peut-être repoussera-t-on une objection soulevée par les sceptiques. Faite par un croyant, elle a certainement plus de poids.

Or, nous la trouvons clairement exposée par M. l'abbé Parcot, licencié ès sciences et professeur au Séminaire de Versailles, à propos du suaire d'Argenteuil, qu'il déclare authentique. Ce suaire, lui aussi, fit des miracles, mais bien moins éclatants que ceux de Cadouin.

Voici ce que l'abbé Parcot écrit avec bon sens. Il suffit de remplacer relique d'Argenteuil par suaire de Cadouin pour trouver notre argument exprimé dans toute sa force par un croyant :

« Si la relique d'Argenteuil n'a pas été portée par le Christ et n'est qu'un vêtement ordinaire, ayant même pu appartenir à un infidèle, ou à un hérétique, il est difficile d'admettre que Dieu fasse des miracles en faveur d'un pareil vêtement. Si d'autre part Dieu récompense la foi seule en sa miséricorde, sans tenir compte du mérite de l'intermédiaire en qui le fidèle place sa confiance, on est en droit de douter de la valeur probante des miracles que l'Eglise retient pour la canonisation des saints, miracles qui, d'ordinaire, sont obtenus par les mêmes moyens, application ou vénération des reliques. Ces miracles ne seraient plus alors une preuve indiscutable de la sainteté des personnages invoqués. La foi et le bon sens chrétien ne peuvent admettre cette conclusion. Le fidèle qui a obtenu un miracle en faisant une neuvaine en l'honneur de la sainte Tunique ou par son contact, n'admettra jamais qu'il a été l'objet de cette faveur par le moyen d'une relique fausse. Pour lui, le miracle est une preuve certaine d'authenticité et, à notre avis, il est dans le vrai. »[5]

Il est bien difficile de répondre à cela si l'on est croyant. Au contraire tout s'explique naturellement et logiquement si l'on admet que tous ces pseudo-miracles ne sont que des guérisons dues à la suggestion des fidèles ou des faits mal observés et embellis par l'imagination populaire. C'est la thèse rationaliste qui l'emporte incontestablement en l'occurrence.

Mais il est bon de serrer la question de plus près. Le présent travail sur Cadouin, ayant paru dans le « Mercure de France » (1er décembre 1936), le R.P. Francez a tenté de répondre à nos critiques, dans la même revue (1er février 1937).

Il reprend la thèse de sa brochure : Dieu récompense la foi du fidèle et ne garantit pas l'objet qui est l'occasion des prières et des supplications. Il n'ajoute rien de nouveau et pour cause. Tout ce que nous venons d'établir à l'encontre de sa thèse subsiste donc intégralement. On peut encore faire les constatations suivantes :

A propos de la Santa Casa de Lorette, l'abbé Gorel insiste longuement sur l'argument des miracles en faveur de l'authenticité de la chapelle volante. Il souligne, avec insistance, que ce n'est pas la seule dévotion qui attire les foules, car « elle a toute facilité de s'exprimer ailleurs et dans le plus humble oratoire de la Vierge comme dans la plus riche cathédrale », mais bien « le souvenir matériel attaché à l'habitation de la Vierge ».[6]

 

Si la thèse Francez était vraie, pourquoi ces « humbles oratoires » ne seraient-ils pas auréolés de prodiges comme Lorette ou Cadouin ?

 

Dans cette dernière ville, le suaire était considéré par tous, clercs et laïques, comme une sorte d'intermédiaire entre le fidèle et la Divinité. Sans cela les pèlerins ne se seraient pas dérangés et auraient prié chez eux, tout simplement. Mais ils sentaient bien tous qu'il y avait une différence entre leurs prières quotidiennes et celles qu'ils feraient à Cadouin.

« Puis, continue l'abbé Gorel, ces souvenirs matériels, Dieu ne les a jamais dédaignés. Prétendre qu'ils sont de nulle valeur, c'est aller à l'encontre de son mode d'action habituel.

A Lourdes, ce n'est pas le Mystère de l'Immaculée Conception qui attire les foules, mais la suite des apparitions de la Vierge à Bernadette. Chacun admet que les guérisons miraculeuses attestent de la réalité des apparitions. » Si l'on raisonnait comme le P. Francez, on en arriverait à conclure : « Que les miracles de Lourdes n'apportent pas de preuve suffisante ni à la vérité des apparitions, ni à ses enseignements, ni à la mission de Bernadette. Qui oserait, ajoute Gorel, soutenir une erreur aussi grossière ? »

Dieu ne peut, à ce point, tromper les fidèles : « Lui qui déteste toute fausseté, aurait tôt fait de confondre le mensonge par quelque événement, quelque punition exemplaire. »

« Dieu, dit dom Guéranger, ne pourrait accréditer par des miracles ce qui ne serait que la plus grossière et la plus immorale des supercheries. Si error est, a te decepti sumus. » [7]

« Dieu, dit enfin l'abbé Gorel, ne fera jamais en faveur de souvenir de reliques dont l'authenticité serait entachée d'erreur, des miracles proprement dits, avec l'éclat et la continuité qui ne pourraient que tourner au détriment de la vérité. »[8]

 

Cela est si vrai que Monseigneur Battendier a pu écrire avant l'affaire de Cadouin : « Il est permis de faire remarquer qu'il serait assez étrange que le divine Providence ait tant protégé, authentiqué par des miracles un faux linceul du Seigneur et laissé perdre complètement le linceul lui-même. »

Nous nous excusons de toutes ces citations, mais il est bon que ces arguments soient exposés par de savants et pieux ecclésiastiques, ils ont bien plus de poids que venant de profanes tels que nous.

A propos des miracles des saints, on nous a aussi objecté que ces personnages sont canonisés pour l’héroïcité de leurs vertus et non pas pour leurs miracles.

D'accord ; un futur saint doit s'être conduit de manière exemplaire, mais il n'en reste pas moins que l'Eglise exige deux miracles accomplis par son intercession. Si l'on ne découvre pas ces deux miracles, la cause ne peut être étudiée. L'Eglise accorde donc une importance toute particulière au « témoignage des miracles ».

Quand on porta Jeanne d'Arc sur les autels, on rechercha les miracles qu'elle avait pu faire. D'après le P. Francez, le malade qui a été guéri en priant Jeanne d'Arc d'intervenir auprès de Dieu en sa faveur, aurait été récompensé pour sa piété seule, l'intermédiaire n'ayant aucune importance. La sainte ne serait pour rien en l'espèce. A quoi donc servirait alors la recherche des miracles par l'Eglise ?

On le voit, l'abbé Parcot raisonnait justement en disant que cette thèse étrange ruinerait « la validité des miracles opérés par l'intermédiaire des saints ».

Fait plus essentiel : Dieu fit des miracles pour prouver sa Divinité. Jésus est un thaumaturge. Il se prouve par ses miracles. Dieu démontre ainsi que Jésus est son « envoyé » : « Plusieurs crurent en lui, voyant les miracles qu'il faisait », dit l'Evangéliste (Jean, II, 23). De même ses disciples confirmaient la parole par les miracles qui l'accompagnaient » (Marc, XVI, 20).

 

Eclatante preuve en faveur de notre thèse : impressionnée par ces miracles, l'Eglise a fait comma les fidèles, elle en a conclu à l'authenticité de la relique.

Ainsi que l'écrit le P. Francez : « Un suaire apocryphe a été tenu, pendant des siècles, pour véritable sur notre vieille terre catholique de France, les honneurs qui lui furent rendus furent approuvés par les autorités ecclésiastiques régionales et par les Souverains Pontifes eux-mêmes. »[9]

L'Eglise institua une fête et un office en l'honneur du suaire. Elle approuva et encouragea les pèlerinages, leur attribua des indulgences et autorisa les signes extérieurs de respect : construction d'une belle cathédrale romane, encensements, etc. Clément VI en 1344, Urbain V en 1368, Grégoire XI attribuèrent tout spécialement de riches indulgences aux pèlerins venus vénérer le suaire.

Quatorze Souverains Pontifes ont consacré par leurs bulles la dévotion à la relique. Citons Clément III, Innocent III, Alexandre IV, Boniface VIII, Urbain V, Innocent VIII, Clément VII, Jules II, Paul III, Léon X, Alexandre VI, Pie IX. Ces bulles exhortent les fidèles à honorer la sainte et vénérable relique de Cadouin, elles accordent, à l'abbaye, toutes sortes de privilèges et de faveurs, elles la placent sous la protection spéciale du Saint-Siège, enfin, comme l'écrit le R.P. Carles : « Elles affirment l'authenticité du Saint Suaire et attestent qu'il opère chaque jour les plus grands prodiges. »[10]

Les Archevêques et les Evêques suivent, bien entendu, l'exemple venu de haut. Beaucoup vinrent prier à Cadouin et faire l'ostension du manteau musulman. Ils autorisèrent les quêtes pour la confrérie et fondèrent des messes. On trouvera leurs noms dans le livre du P. Carles.

En 1480, le Pape autorise les quêtes pour le suaire dans toute la Chrétienté, insigne et rare faveur. Les Rois, tels Saint-Louis et Louis XI ont une vénération particulière pour la relique.

Un des évêques qui fit le plus pour Cadouin est Mgr de Lingendres qui, en 1643, prescrivit une enquête canonique au sujet du linceul vénéré. Tous les manuscrits conservés dans le monastère furent attentivement examinés par des moines spécialistes. L'évêque écrivit, dans un procès-verbal qui nous a été conservé : « Le Saint Suaire est la plus précieuse et la plus remarquable relique qui soit en l'Eglise de Dieu... Les fidèles ne peuvent douter de la vérité de la sainte relique, laquelle est des plus insigne. » Et, plus loin, il conclut : « Nous ne croyons point qu'il existe, dans toute la Chrétienté, une relique mieux avérée. »

Etudiant plus tard cette enquête, Mgr Dabert y trouve réunies « toutes les conditions exigées par la prudence et le droit, pour lui donner une autorité décisive » et il affirma : « Vraiment, si en pareil sujet, de telles garanties ne suffisaient pas à la bonne foi, il faudrait désespérer du témoignage humain. »[11]

Enfin, suprême consécration, les Papes ont institué un office en l'honneur du suaire de Cadouin, dans lequel celui-ci est déclaré à maintes reprises vénérable et authentique.

Il est donc incontestable que l'Eglise tout entière a conclu jusqu'en 1935 à l'authenticité du linceul.

Il est non moins incontestable qu'elle s'est trompée lourdement et que les Papes, dans leurs Bulles, ont erré. « A cette erreur collective, écrit le P. Francez, ont participé des Papes, des saints aujourd'hui canonisés, des grands et des savants et une foule innombrable. »[12]

Mais, ce qui est le plus important en l'espèce, c'est l'erreur des Souverains Pontifes. Dans des Bulles solennelles, répétons-le, ils ont déclaré que la relique était véritable. Or les Bulles pontificales sont réservées aux actes particulièrement importants du Saint-Siège.

Mettent-elles en jeu le dogme de l'infaillibilité du Pape ? On sait qu'il s'agit d'un privilège « par lequel l'Eglise et le Pape ne peuvent se tromper en matière de foi ». Bien des théologiens admettent que la croyance en la valeur d'une relique est un acte de foi. Cependant nous nous garderons bien d'entrer dans une discussion théologique, toujours délicate. Au lecteur de bon sens et sans parti-pris de juger d'après les faits que nous venons d'exposer. Mais si l'infaillibilité n'est pas en jeu, nous constaterons que l'attitude de l'Eglise est extrêmement habile et qu'on ne peut jamais la prendre en défaut. L'infaillibilité du Pape, en effet, ne joue que sur des matières invérifiables. Dès que la moindre constatation est possible, le Pape n'est plus infaillible. L'Eglise nous affirme qu'Adam et Eve ont fauté dans l'Eden, que Jésus-Christ est né d'une Vierge, qu'il est présent dans l'Hostie ; que la Vierge est « l'Immaculée Conception », etc. Sur tous ces points, elle est infaillible. Personne au monde ne peut démontrer rationnellement qu'elle se trompe (pas plus qu'elle n'a raison). Mais demandons au Pape si le Suaire de Cadouin est véritable, il nous répondra peut-être par l'affirmative, mais comme le sujet est passible de vérification, le dogme de l'infaillibilité ne joue plus. Ainsi le Souverain Pontife « joue sur le velours », il ne s'engage que lorsqu'on ne peut lui prouver qu’il a tort.

Que conclure ? Un fait incontestable : un manteau musulman datant du XIe siècle, fut pris par l'Eglise, les Papes, les Evêques et la foule pour un suaire authentique de Jésus-Christ. Des actes pontificaux le consacrèrent en relique véritable, il produisit un très grand nombre de miracles, dont plusieurs résurrections.

L'histoire ne manque pas d'intérêt. Si elle était arrivée dans une autre religion, nul doute que nos apologistes catholiques s'en seraient emparés pour dénoncer, une fois de glus, les fausses croyances.

Nous n'irons pas si loin, nous contentant d'avoir posé le problème.

Et nous terminerons par cette réflexion d'un pieux et savant musulman auquel nous racontâmes, lors d'un voyage récent au Maroc, l'histoire de Cadouin : « Voilà la preuve irréfutable que notre sainte religion musulmane est la seule véritable, puisqu'un manteau portant des invocations à Allah, produisit, pendant des siècles, chez les infidèles, des miracles éclatants.»

 

 

 

[1] R. P. Francez, S.J., Un pseudo-linceul du Christ, Paris, Desclée, 1935.

[2] R. P. Francez, S.J., Un pseudo-linceul du Christ, Paris, Desclée, 1935, page 53.

[3] R. P. Carles, Histoire du Saint Suaire, 1875, page 65.

[4] R. P. Francez, S.J., Un pseudo-linceul du Christ, Paris, Desclée, 1935, page 53.

[5] Abbé Parcot, La Sainte Tunique d'Argenteuil, Paris, Mignard, 1931, page 26.

[6] Abbé Gorel, La Sainte Maison de Lorette, page 125.

[7] Année liturgique, cité par Gorel, page 126.

[8] Abbé Gorel, La Sainte Maison de Lorette, page 140.

[9] R. P. Francez, S.J., Un pseudo-linceul du Christ, Paris, Desclée, 1935, page 51.

[10] R. P. Carles, Histoire du Saint Suaire, 1875, page 30.

[11] Lettre pastorale du 29 juin 1866.

[12] R. P. Francez, S.J., Un pseudo-linceul du Christ, Paris, Desclée, 1935, page 55.