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Critique rationaliste de la Kabbale

 

 

La numérologie est l'ancêtre de la Kabbale. Les nombres (sefirotes en hébreu), sont à la base de toute construction kabbalistique.

Cet exercice trouve son origine dans la manière de compter des Hébreux, qui utilisaient tout naturellement les 22 lettres de leur alphabet :

La première lettre, Aleph, est en même temps le nombre un. La seconde lettre, Beth, est le nombre deux, et ainsi de suite.

Il était inévitable, trop tentant, de procéder à des équivalences entre certains chiffres et leur figuration en lettres, et d'y voir un sens caché.

Cette tentative systématique de symboliser numériquement le réel, ou ce que l'on tient pour tel, a des antécédents : les kabbalistes juifs sont sur ce point héritiers d'une science des nombres qui vient probablement d'Asie, par l'intermédiaire de Pythagore. Les platoniciens et les néoplatoniciens, qui comptaient d'ailleurs de nombreux juifs, s'y sont mis également. (Les Grecs comptaient aussi avec les lettres de l'Alphabet).

Mais les kabbalistes ont porté cette entreprise à une complexité inégalée, ou folle, comme les en accusèrent leurs propres coreligionnaires rationalistes, tel l'historien Graëtz, ou même les talmudistes, d'abord méfiants envers ce dévergondage mystique, mais qui ont fini par s'incliner devant l'extraordinaire succès de la kabbale, chez les juifs et non juifs. C'est que la tradition juive s'y prêtait particulièrement, non seulement par la manière de compter par lettres, mais aussi par la structure même de l'alphabet hébraïque. Comme dans d'autres langues sémitiques, l'absence de signes voyellés ouvrait la voie à des interprétations multiples, ou simplement possibles, ou même fantaisistes : "Rabbi Eliezer dit que signifie : L'Ecriture de Dieu est gravée sur les tables de la Loi? ... Il ne faut pas lire gravée (harout) mais liberté (herout)" (Talmud de Babylone, Eruvin,54).

Voilà comment une imprécision de la langue hébraïque primitive, l'absence de signes voyelliques, devient la source d'une richesse supplémentaire, et contradictoire : car l'écriture divine serait intangible et, pourtant, autoriserait la liberté d'interprétation.

Les procédés de la Kabbale destinés à triturer les textes pour en faire jaillir des significations cachées sont divers et pas seulement numériques. La notarique (notarika) opère par manipulation des initiales, parfois des lettres finales. La Temourah permute les lettres d'un mot ou d'une expression. Cependant la place centrale revient à la gematria (en français gématrie) : chaque lettre de l'alphabet reçoit une valeur numérique selon différents codes. La somme de ces valeurs donne la valeur numérique d'un mot, de l'expression de la phrase, voire du verset.

 

Mais ce n'est pas tout, il y a une étape ultime qui achève et parfait le parcours du kabbaliste : s'il y a adéquation entre le verbe et le réel, entre les mots (hébreux) et l'univers physique, n'est-il pas logique d'en conclure que l'on pourrait agir sur l'univers en manipulant les mots? C'est bien ce que soutiennent la plupart des kabbalistes et que tentent d'expliquer, sinon de justifier avec embarras, leurs modernes défenseurs.

On trouve également chez les kabbalistes la plupart des ingrédients de la magie populaire, amulettes, objets de piété, envoutement, exorcismes au moyen de formules répétitives, etc.

Ce n'est pas un hasard si la kabbale a tant séduit les alchimistes...

Il faut savoir que les Hébreux ont adopté une écriture alphabétique, dérivée de l'alphabet phénicien, dite "écriture carrée". Mais, pour exprimer les chiffres et les nombres, on employait, jusqu'à l'ère chrétienne, les caractères empruntés au hiératique égyptien. Une nouvelle façon d'exprimer les valeurs numériques fait son apparition timidement sur des monnaies d'époque macchabéenne, vers 150 avant JC, avant de se généraliser à l'époque romaine. Dans cette graphie, les signes exprimant les chiffres et les nombres sont tout simplement les lettres de l'alphabet, comme nous l'avons vu au début. Toutefois, et afin d'éviter de constantes confusions, les valeurs numériques sont isolées et possèdent un signe particulier de reconnaissance : des guillemets sur la pénultième lettre. Cette manière d'écrire n'appartenant pas aux temps bibliques, on voit mal comment les auteurs successifs de ce livre sacré auraient pu prévoir des secrets auxquels ils ne pensaient pas, exprimés dans une écriture qu'ils ignoraient.

Le "décodage" numérique de la bible ne date que de la période talmudique (donc postérieure au IIe siècle de notre ère, et souvent beaucoup plus tardive) et renvoie donc à une tradition obscure.

Mais il ne faut pas oublier que déjà dans la littérature patristique, ont trouve trace de ces considérations chiffrées.

Dans l'Epitre de Barnabé (supposé compagnon de Paul des Actes des apôtres) le nombre 318 permet d'éclairer le passage de la Genèse sur le sacrifice d'Abraham et d'annoncer Jésus et sa croix d'après un calcul gématrique en grec. Plus ennuyeux encore : saint Irénée, le pourfendeur des hérésies, se laisse aller à ces spéculations.

Curieusement, il n'a pas de mots assez durs pour condamner les conceptions hérético-gnostiques d'un Marcos sur le nombre 5, la Tétrade ou sur l'équivalence Iésous=888 avec la volonté de ridiculiser ses adversaires; puis, avec une inconséquence vraiment chrétienne, il entreprend lui-même de cogiter sur l'identité de l'Antéchrist à partir du "666", ou sur le nombre nécessaire de quatre Evangiles. Finalement, Irénée se montre un redoutable kabbaliste avant l'heure. Il n'est pas le seul, Origène s'y adonne. Et déjà Luc et Matthieu pratiquaient la gématrie dans leur généalogies du christ, comme le reconnait clairement la Traduction œcuménique de la bible.

 

En ce qui concerne la gématrie, elle servait aussi (à partir du VIIe ou VIIIe siècle av. J.-C.) de technique de vérification des copies par les scribes : L'égalité de valeur entre les mots de la ligne copiée et les mots de la ligne du manuscrit d'origine montrait au copiste qu'il n'avait pas fait d'erreur.

Lorsque, à la fin du XVe siècle, des catholiques découvrirent la kabbale juive, ils y virent aussitôt un puissant moyen de promouvoir et de renforcer le christianisme jusque dans ses dimensions les plus intérieures. C’est ainsi que naquit et se développa une kabbale proprement chrétienne, généralement bien accueillie par les autorités ecclésiastiques jusqu’à la fin XIXe siècle.

L'archevêque de Narbonne Pierre Ameilh (1309-1389), peut être considéré comme le premier proto-kabbaliste chrétien. Il "démontre" au moyen de calculs gématriques que la bible annonce la fin du royaume temporel des juifs, et autres choses édifiantes. La kabbale chrétienne connait son âge d'or en Italie sous la Renaissance et se développe un peu plus tard en Allemagne.

L'Eglise en accepte la méthode, fondée sur les différentes formes de spéculations textuelles permettant le développement d'interprétations selon les quatre niveaux traditionnels de l'Ecriture (littéral, allégorique, mystique et moral). Elle se méfie simplement de ses dérives "magiques" et combat bien entendu les interprétations juives concurrentes. Les spéculations gématriques en elles-mêmes n'ont pas posé de problèmes à l'Inquisition.

De nos jours, la Kabbale est encore une méthode qu'on retrouve enseigné dans beaucoup de courants ésotéristes, occultistes, et dans la franc-maçonnerie.

Médiatiquement, on peut citer le best-seller mondial de Michael Drosnin auteur du "Code secret de la Bible" (1997), affirmant que de nombreux évènements étaient annoncés dès l'Ancien Testament : par exemple la mort de Lady Di ou l'attentat contre le pape. Prédictions post eventum, évidemment.

Ce travail a été réfuté par l'humour, l'absurde ou la méthode rationaliste. On peut citer le mathématicien australien Brendan McKay, qui, répondant à un défi de Drosnin à partir de ses propres critères, à montré que l'assassinat de Yitzhak Rabin était annoncé neuf fois dans le roman "Moby dick", Drosnin ayant déclaré qu'il ne prêterait attention aux arguments de ses détracteurs que si l'un d'eux mettait en évidence une seule fois l'assassinat d'un Premier ministre dans le texte de l'écrivain Melville.

Par une méthode analogue, un groupe d'étudiants canadiens a montré que la dissolution de l'Assemblée nationale par Jacques Chirac était annoncée dans le texte de la Constitution française. On peut aussi s'amuser, comme le Dr James Price, à trouver dans la bible des phrases du genre "Dieu est détestable".

Plus sérieusement, la zététique dénonce l'erreur classique qui consiste à voir de la structure dans le hasard et à en déduire qu'il s'agit là d'une information.

 

(Article tiré du "Dictionnaire critique à l'usage des Incrédules" d'Albert Memmi, Editions du Félin, Paris, 2002, pages 176-181, de "Le Passé Recomposé" de Jean Pierre Adam, Seuil, 1988, page 97 et du numéro de "L'Idée Libre" (n°291 décembre 2010) consacré à "L'Esotérisme dans tous ses états".)